10/06/2008

Pour faire du bio une évidence

Au moment où se termine à Rome le Sommet de la FAO sur la crise alimentaire, s’ouvre dans notre pays la traditionnelle « semaine de l’agriculture biologique » à l’initiative de Bioforum et ses partenaires. L’occasion de refaire le tour de la question du bio dans notre alimentation.

Crise alimentaire : le bio, une alternative

La crise alimentaire mondiale fait ces derniers temps la une de la presse : envolée des prix des matières premières, émeutes de la faim dans plusieurs pays du Sud, remise en question des agro-carburants. La Conférence internationale de Rome rappelle combien notre agriculture est aujourd’hui à la croisée des chemins. D’une part, un modèle agricole sans cesse plus intensif avec moins de main d’œuvre, gouverné par des intérêts de plus en plus éloignés de notre alimentation quotidienne et un impact toujours plus grand sur l’environnement conduisant à l’épuisement des ressources naturelles. D’autre part, des modèles agricoles qui favorisent l’emploi local, le développement socio-économique endogène, un respect accru des sols, de la biodiversité et de l’environnement en général. Ils peuvent exister au travers d’une politique de souveraineté alimentaire aux antipodes du renforcement de la libéralisation actuelle.

L’agriculture biologique (et d’autres systèmes agricoles qui développent l’agroécologie) peut contribuer à la souveraineté alimentaire. Il n’est cependant guère responsable de promouvoir une semaine de l’agriculture biologique si les 51 autres semaines sont consacrées à soutenir massivement des politiques productivistes qui ne se font ni au bénéfice des citoyens, ni en faveur de la qualité (notamment nutritive) de l’alimentation et de l’emploi.

L’augmentation des prix couplée à une importante dégradation de la qualité nutrionnelle générale de nos aliments montre progressivement les limites d’une modèle de production-consommation alimentation dominant qui, non content d’épuiser nos ressources naturelles, va désormais vider notre portefeuille ! Sans oublier l’importante contribution financière publique pour lutter contre les dégradations environnementales et les crises sanitaires successives générées par ce modèle d’agriculture intensive.

La « crise » alimentaire qui se ressent partout dans le monde et qui ne cesse d’inquiéter est cependant une opportunité extraordinaire de développer de manière généralisée des méthodes aujourd’hui confinées à un « marché de niche ». Permettons-nous ici un parallèle : la croissance exponentielle du secteur des énergies renouvelables et l’engouement pour celui-ci ne doit pas nous faire oublier les années au cours desquelles de nombreux « pionniers » ont posé les jalons de ce qui allait conduire au phénomène auquel nous assistons aujourd’hui dans ce domaine : la sortie de la marginalité et la généralisation progressive des énergies renouvelables.

L’agriculture biologique (et plus généralement les modèles agricoles moins dépendants, moins énergivores et plus intégré à leur environnement) est aujourd’hui au même point que le secteur des énergies renouvelables ne l’était voici quelques années : un secteur qui doit sortir de la marginalisation.

La FAO elle-même rappelait en conclusion de la conférence internationale sur l’agriculture biologique en 2007 que celle-ci a « le potentiel de satisfaire la demande alimentaire mondiale, tout comme l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui, mais avec un impact mineur sur l’environnement ». L’agriculture biologique s’appuie sur « des biens de production disponibles sur place et utilise peu de carburants fossiles ; le recours à des procédés naturels améliore aussi bien le rapport efficience-coût que la résilience des écosystèmes agricoles au stress climatique” , autant d’éléments essentiels à l’heure de la diminution des carburants fossiles et des changements climatiques générateurs de grosses perturbations agricoles.

Rappelons ici combien l’agriculture intensive nécessite un apport extérieur important en engrais de synthèse et pesticides dont l’avenir est entièrement lié aux énergies fossiles pour leur production. De plus, la qualité biologique, physique et chimique naturelle des sols et leur fertilité est en diminution, compensée de façon déséquilibrée par ces nombreux apports extérieurs (engrais et fertilisants divers) dont la production est particulièrement énergivore. Les pratiques (comme l’agriculture biologique) qui agissent dans un meilleur respect du fonctionnement naturel des sols et de leur biodiversité restent minoritaires.

Dans des déclarations à la presse voici un peu plus d’un an, le Ministre flamand de l’agriculture un certain Yves Leterme déclarait : « La grande distribution a besoin de producteurs qui peuvent lui garantir des volumes stables. Pour survivre, l’agriculture biologique doit connaître un changement d’échelle » . Une fois n’est pas coutume, Ecolo lui emboîte volontiers le pas dans de telles déclarations.

Dans un contexte mondial d’inquiétude face à l’avenir alimentaire, Ecolo souhaite voir notre pays accorder une attention beaucoup plus grande qu’aujourd’hui au secteur de la production agricole, biologique et plus généralement aux modèles agricoles qui réduisent drastiquement notre impact sur l’environnement et contribuer à leur généralisation.

Comment augmenter la consommation des produits bio ?

En Belgique, la part de marché de l’alimentation bio représente 1,65% (chiffres 2006 Bioforum) par rapport à la consommation totale d’aliments. Celle-ci est actuellement de 3% en Allemagne. La part de l’agriculture biologique est insuffisante dans notre consommation.

La question du prix de l’aliment final est par ailleurs une des variables essentielles du développement du secteur. Ecolo poursuit dans ce secteur comme dans d’autres, la volonté politique de rendre les choix écologiques moins chers..

Pour accroître une consommation à prix modéré Ecolo propose :

  1. D’encourager massivement le recours aux produits de l’agriculture biologique dans la restauration collective à commencer par le secteur public (administrations, marchés publics, cantines scolaires, hôpitaux…) où la part des produits issus de l’agriculture biologique doit être portée à 20% d’ici 2012 ; renforcé par un objectif de 20% en 2020 dans l’ensemble du secteur de la restauration collective (restaurants d’entreprise, homes…). Ces objectifs seront poursuivis parallèlement avec le recours aux produits frais, de saison et les produits locaux de proximité. L’expérience acquise montre que le seul recours aux produits de saison (un des préceptes de l’agriculture biologique) permet de réduire de manière significative les coûts. Le développement se fera en lien avec l’évolution des capacités de production locales pour éviter le recours aux importations massives nécessitant des plans de développement régionaux pour les productions de base (voir point 3).
  2. De développer un régime de « certificats biologiques » dans la grande distribution. A l’instar du régime des certificats verts dans le secteur de l’énergie qui ont permis de sortir le secteur de sa « niche », le régime des certificats biologiques imposerait un minimum obligatoire de présence des produits biologiques à disposition du consommateur. Le secteur de la distribution devrait justifier d’une présence suffisante de produits biologiques locaux au risque de se voir pénalisé.
  3. Au travers d’un observatoire des prix (qui est une proposition générale d’Ecolo, non limitée à la seule agriculture biologique) une répartition équitable des coûts et des bénéfices dans la filière doit être encouragée permettant ainsi de maintenir les prix dans une tranche raisonnable et accessible au plus grand nombre.
  4. De diminuer la TVA sur les produits issus de l’agriculture biologique et d’encourager les actions qui visent à montrer que le recours à l’agriculture biologique pour s’alimenter n’est pas nécessairement plus cher.
  5. Une obligation programmée en vue d’apposer des références aux saisons et au mode de production (serre ou plein air) ainsi que le mode de transport (avion, bateau)

Une offre inférieure à la demande : le bio, une réelle opportunité pour les agriculteurs wallons

Les statistiques récentes font état de seulement 236 transformateurs (2006) et de 622 producteurs (2007) en Région wallonne. La superficie cultivée ne dépasse pas les 3,5% de la superficie agricole totale.

Sur les 4156 tonnes de pain bio vendus au consommateur belge, 26,36% (soit 1096 tonnes) sont directement importées des Pays-Bas. La très faible production actuelle en pain bio ne parvient pas à répondre à la demande. Pour ce qui est du lait bio, la demande est supérieure à l’offre alors que la production ne représente que 2,5% de la production laitière wallonne totale. Le dernier rapport analytique sur l’Etat de l’environnement wallon (2006-2007) relève d’ailleurs fort justement que « Tous produits confondus, la hausse sensible des achats de produits issus de l’agriculture biologique ne profite qu’en partie aux producteurs wallons, une proportion importante des produits bio étant importée de l’étranger ».

La précédente législature wallonne avait vu naître une dynamique associative intitulée « 10 sur 10 pour l’agriculture biologique ». Celle-ci visait à défendre un objectif de 10% des terres agricoles consacrées à l’agriculture biologique en 2010 et développer les politiques adéquates pour atteindre cet objectif.

Le CAWA (Contrat d’avenir pour la Wallonie) avait repris de manière plus modeste cet objectif qui a été abandonné par l’actuelle majorité. Il n’y a aujourd’hui plus aucun objectif politique chiffré en matière de développement de l’agriculture biologique en Région wallonne dans les propositions de l’actuel gouvernement. Le secteur propose pourtant un objectif de 20% de terres cultivées en bio en 2020.

Faudra-t-il attendre que l’ensemble des produits biologiques consommés chez nous soient issus de l’importation pour que le Gouvernement se réveille enfin et lance une véritable politique de croissance et développement du secteur ?

La politique des produits agricoles de qualité différenciée (dont le bio) a par ailleurs été particulièrement négligée au cours de cette législature. L’APAQ-W (agence wallonne de promotion pour une agriculture de qualité), en attente d’orientations claires de la part du Gouvernement n’affiche des actions de promotion qu’au « coup par coup » à la demande des secteurs spécifiques, sans lien ni avec le développement des filières ni la politique générale pratiquée par la Région.

Pour favoriser concrètement le développement du secteur, Ecolo propose :

  1. Une réorientation significative des budgets agricoles concrétisant une véritable volonté politique en faveur de ce secteur.
  2. Un encadrement technique renforcé des producteurs souhaitant développer cette production
  3. Un encadrement socio-économique pour le développement de coopératives de production-transformation-distribution via le plan Marshall (outils financiers adéquats, régime de garantie publique renforcé pour encourager les investissements, conseil…)
  4. Un soutien aux plates-formes de vente-achat pour favoriser l’approvisionnement des collectivités
  5. Des plans de développement autour de produits particuliers comme les céréales, les pommes de terre et le maraîchage de plein champ ; Une aide spécifique au secteur laitier « bio » contraint de vendre aujourd’hui sa production au prix du conventionnel doit être un des volets de l’action politique pour résoudre l’actuelle crise du prix du lait.
  6. Des actions de sensibilisation du secteur agricole aux fins de présenter l’agriculture biologique avec toute l’objectivité requise et briser les « clichés » encore amplement répandus autour de ce modèle.
  7. Un soutien spécial à l’ensemble des initiatives locales (dépendant souvent des communes et des CPAS) qui visent à développer les potagers et parcelles agricoles de taille réduite qui, par le biais d’entreprises d’insertion socio-professionnelle, conduisent à une production biologique locale favorable à la création d’emploi .
  8. Un régime de crédit d’impôt réservé aux producteurs qui se lancent dans la production biologique.

Une orientation politique générale pour le secteur doit être définie dans un décret-cadre relatif à l’agriculture en Wallonie qu’Ecolo a souvent appelé de ses vœux. L’actuel gouvernement wallon n’a toujours pas défini de cadre générique sur l’orientation qu’il veut donner à l’agriculture wallonne. Une succession de règlements sont adoptés avec des fortunes diverses, aucune « loi d’orientation » (à l’instar de ce qui est pratiqué chez nos voisins français) n’a jamais été mise en œuvre chez nous, malgré les promesses annoncées par le Ministre Lutgen depuis le début de la législature.

Un secteur qui doit développer l’emploi, la formation et la recherche

La formation et l’emploi

L’ensemble des professionnels en témoigne : l’offre en formation est insuffisante. Seules quelques formations complémentaires ou qualifiantes sont offertes par le biais de quelques associations heureusement dynamiques. L’agriculture biologique n’a toujours pas fait son entrée dans les programmes des instituts de formation agricole ni dans les écoles d’artisans qu’ils soient bouchers, boulangers ou les classiques écoles d’hôtellerie. Les initiatives existantes sont le fait d’individus qui portent leurs initiatives sans soutien formalisé.

A l’instar de la construction durable et de l’enseignement consacré aux énergies renouvelables qui ont fait une entrée (encore timide) dans l’enseignement de l’architecture, les préceptes de l’agriculture biologique doivent être enseignés dans l’enseignement traditionnel agricole et technico-professionnel. C’est une condition indispensable au renforcement de la compétence professionnelle et dès lors, à la création d’emploi.

L’enseignement agricole se poursuit entièrement sur les préceptes de l’agriculture conventionnelle alors même que les étudiants sont très sensibilisés aux questions d’environnement et demandeurs de formation en agriculture biologique.

La recherche

Il n’y a pas de politique de recherche en agriculture biologique en Wallonie. Seuls quelques chercheurs isolés travaillent de temps à autre sur ce thème. Or, l’innovation indispensable en agriculture biologique passe par un investissement public tant dans la recherche elle-même que la coordination de la recherche. La Wallonie est absente des réseaux internationaux de recherche en agriculture biologique.

A titre d’exemple, une visite rapide sur le site du Centre wallon de Recherches agronomiques (CRA-W) révèle combien l’agriculture biologique est absente des priorités de recherche agricole. Le seul budget « structurel » dans le domaine de l’aide technique est affecté au Centre pilote bio pour le développement de l’agriculture et de l’horticulture biologiques en Région wallonne qui assure des essais bien nécessaires mais pas de recherche en tant que telle.

En cohérence avec ses déclarations sur l’innovation, Ecolo demande aux Gouvernement wallon et fédéral la mise sur pied d’une politique de la recherche en agriculture biologique dotée de moyens significatifs au travers d’une réorientation de certains budgets actuellement consacrés au renforcement de l’agriculture intensive.

Conclusion

Si le secteur de l’alimentation biologique ne souffre ni d’un déficit d’image ni d’un dynamisme dont témoignent les multiples initiatives qui seront mises en valeur au cours de cette semaine de l’agriculture biologique, il est soumis à un manque de courage et d’action politique pour réorienter massivement les moyens publics humains et financiers qui devraient lui permettre d’émerger et œuvrer utilement à la nécessaire transition écologique à laquelle nos sociétés doivent faire désormais face.

Comme en témoigne les nombreuses initiatives présentées dans le cadre de la semaine de l’agriculture biologique, les outils techniques existent, le dynamisme également…il manque aujourd’hui une véritable volonté politique pour faire de l’agriculture biologique un secteur agricole et alimentaire à part entière.

11:52 Écrit par B.L. dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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